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Débat de politique étrangère : l'intervention de Catherine Tasca

Thématique : Affaires étrangères/défense

Date : 7 février 2012

Type de contenu : Débat

Mme Catherine Tasca :  Monsieur le président, monsieur le ministre d’État, monsieur le président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, mes chers collègues, je centrerai mon propos sur la politique africaine de la France, déjà évoquée par notre collègue Christian Cambon. Je le ferai, vous vous en doutez, avec un regard nettement moins confiant.

Le continent africain s’impose, dans le paysage mondial du XXIe  siècle, comme porteur d’enjeux majeurs, dont la diplomatie française ne semble pas avoir pris toute la mesure. Il est vrai qu’il y a d’autres sujets importants, comme l’a bien montré notre débat.

Les mutations à l’œuvre en Afrique sont considérables. La croissance démographique y est sans précédent. En Afrique subsaharienne, deux Africains sur trois ont moins de vingt-cinq ans et, en 2050, le continent comptera 1,8 milliard d’habitants.

Depuis une décennie, la croissance économique y est de 5 % par an. Surtout, elle ne dépend plus exclusivement de la rente issue des matières premières et des industries extractives. Un marché intérieur émergent attire, enfin, de nouveaux acteurs économiques dans la téléphonie, Internet, les services, la communication et même l’alimentation.

En revanche, la démocratie, elle, n’avance que lentement. Quelles leçons tirez-vous, monsieur le ministre d’État, de ces évolutions ?

Il conviendrait, tout d’abord, de changer le regard que la France, depuis l’Élysée, porte sur ce continent.

C’est un regard qui nie l’extrême diversité des pays, un regard complaisant pour certains gouvernants autocrates, un regard ignorant des nouvelles forces des sociétés civiles. En cela, nous n’avons pas su tirer d’enseignements des heureuses surprises qu’ont constituées les printemps arabes.

C’est un regard paternaliste, proche du mépris, exprimé caricaturalement dans le discours que le président Sarkozy a prononcé à Dakar en juillet 2007. Une phrase de ce discours pourrait bien nous revenir un jour comme un boomerang : « Jamais, disait-il, l’homme [africain] ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. »

La répétition, c’est malheureusement ce que fait la diplomatie française en Afrique, ou plus exactement la politique élyséenne en Afrique.

La promesse de « tourner la page des réseaux d’un autre temps, des conseillers officieux, des officines, des émissaires de l’ombre » a fait long feu. Malgré les dénégations répétées de Nicolas Sarkozy, et encore le week-end dernier, il a vite renoué avec les vieilles pratiques : ultra-présidentialisation, diplomates de métier, et parfois même ministres, dépossédés au profit de conseillers occultes, au gré des amitiés présidentielles. Tout cela est du déjà vu, depuis trop longtemps.

J’en veux pour preuve deux exemples en pleine actualité : le Sénégal et la Côte d’Ivoire.

La France, qui a tant manqué de discernement lors des révolutions arabes, paraît une nouvelle fois en décalage s’agissant des troubles qui secouent le Sénégal, depuis la validation par le Conseil constitutionnel de la candidature d’Abdoulaye Wade. Cette décision, qui transgresse la règle de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels, et qui laisse planer un doute sur la sincérité du futur scrutin, a suscité une réaction à la fois tardive et timide du Gouvernement, même si, monsieur le ministre d’État, vous avez personnellement osé une certaine critique, laquelle vous a valu une réplique assez rude du président Wade.

On attend de la France qu’elle soit vigilante. Le respect de la Constitution et du pluralisme ne devrait pas être trop difficile à défendre.

La France ne doit pas continuer de privilégier les relations avec des régimes usés et sourds aux aspirations démocratiques. Allez-vous y concourir, monsieur le ministre d’État ?

Autre théâtre des complaisances françaises en Afrique : la Côte d’Ivoire. Si la France a utilement contribué à régulariser une situation politique proche de la guerre civile, elle devrait profiter de ce tournant pour rénover en profondeur ses relations avec ce pays. Or elle semble incapable de porter un regard neuf sur les régimes de nos anciennes colonies. La visite d’État du président Alassane Ouattara, l’octroi rapide d’un prêt exceptionnel accordé par l’Agence française de développement et la signature d’un accord de défense constituant le premier acte de la nouvelle relation franco-ivoirienne illustrent la poursuite de pratiques anciennes.

Qu’en est-il de la voie engagée par Lionel Jospin pour réduire la présence militaire de la France dans ses anciennes colonies et transférer cette responsabilité à l’Union européenne et à l’ONU ?

En Côte d’Ivoire, les difficultés seront grandes sur le chemin de la reconstruction. Monsieur le ministre d’État, quelles initiatives la France entend-elle prendre pour encourager le processus civil, économique et militaire de réconciliation ?

Enfin, comment ne pas s’inquiéter de notre politique d’aide au développement ?

Contre toutes les attentes et promesses, de 2005 à 2008, la part de l’aide française au développement dédiée à l’Afrique subsaharienne est passée de 54 % à 40 %. Celle qui est consacrée aux pays les moins avancés passe de 41 % à 28 %.

Globalement affaiblie par la réduction des moyens, l’aide publique au développement ne devrait pas dépasser 0,4 % du PIB, alors que l’objectif affiché s’établit à 0,7 %, au mépris, notamment, de l’action des nombreuses ONG investies dans ce domaine. Elle subit un discrédit lié à des décisions arbitraires, à un pilotage institutionnel éclaté et à une instrumentalisation au service de considérations de politique intérieure, notamment l’obsession « anti-immigration ».

Ainsi, la politique dite de « codéveloppement » est restée marginale et a servi de « faux nez » aux accords de gestion des flux migratoires.

Quant à la récente offensive de M. Guéant visant à renvoyer au plus vite dans leur pays des diplômés formés chez nous au lieu de les autoriser à acquérir une première expérience professionnelle en France, elle va carrément à contre-courant des intérêts de nos universités, de nos entreprises et des pays d’origine de ces jeunes étrangers.

Monsieur le ministre d’État, quel partenariat, quel nouveau visage de l’aide française au développement comptez-vous offrir aux sociétés africaines, que notre histoire commune et, pour certaines, notre langue partagée, autorisent à espérer de notre pays

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