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Débat sur l'engagement des forces armées au Mali : intervention de Jean-Louis Carrère

Thématique : Affaires étrangères/défense

Date : 16 janvier 2013

Type de contenu : Débat

M. Jean-Louis Carrère, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.

Monsieur le président, monsieur le ministre des affaires étrangères, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, en introduction, je voudrais tout d'abord me féliciter, et féliciter le Gouvernement, de la tenue de ce débat. Il faut le dire avec honnêteté : c'est un des acquis de la révision constitutionnelle de 2008, dont le texte équilibré permet tout à la fois au Gouvernement d'agir et au Parlement d'être informé. Certains oublient l'avancée significative qu'a pu constituer ce texte ! Faut-il préférer un système « à l'allemande », où le Bundestag doit autoriser les moindres faits et gestes du gouvernement en matière de défense ? Ma réponse est toute simple : cinq heures après la décision du Président, nos soldats étaient au combat.

Les polémiques me semblent stériles et vaines à l'heure du rassemblement républicain autour de nos forces armées.

Notre diplomatie et notre défense ont été à la hauteur de l'urgence, et ont été fidèles, je ne crains pas de le dire, à l'image que je me fais de la France, membre permanent du Conseil de sécurité, pays qui dispose d'une vision globale des enjeux internationaux. Je salue l'action du Président de la République, qui a su prendre lucidement des décisions courageuses. C'est la France qui a fait prendre conscience à la communauté internationale de la gravité de la situation. C'est la France qui a été la cheville ouvrière des trois résolutions des Nations unies. C'est la France, aussi, qui a su mobiliser ses partenaires européens. Nous avons su agir en temps utile.

Quels sont les enjeux de l'intervention au Mali ? Ce qui se produit au Nord Mali n'est pas un défi pour les autorités de ce pays seulement ; c'est une menace pour toute l'Afrique de l'Ouest, pour le Maghreb, pour l'Europe et pour le monde. Le Mali, qui a sept frontières, est une clé dans la zone. Le « nid de frelons » d'AQMI dans le désert sahélien ne cessait d'étendre son champ d'action, y compris vers le Sud, avec les liens qui l'unissent à Boko Haram. Quand un territoire grand comme une fois et demie la France est maîtrisé par des groupes terroristes, alors nous sommes devant une menace qui concerne l'ensemble du monde.

Nous ne pouvons pas supporter ces mains coupées, ces femmes violées, ces enfants déplacés, ces hommes lapidés, ces soldats-enfants embrigadés. Nous ne pouvons pas admettre que des monuments qui représentent les trésors de l'humanité soient mis en pièces. Nous ne pouvons pas accepter que le terrorisme et le narcotrafic puissent se structurer sur un territoire. Nous ne pouvons admettre que les preneurs d'otages soient les maîtres du Mali. Nous ne pouvons laisser proliférer le risque de contagion sur le territoire européen.

La France a agi sous mandat de la communauté internationale. Elle a su prendre ses responsabilités au service du rétablissement de la paix et de l'intégrité du Mali.

Est-ce que ce sera facile ? Vous le savez au moins aussi bien que moi, mes chers collègues : un engagement militaire n'est jamais une formalité. Quand une guerre est lancée, elle a sa logique propre, qui échappe parfois à notre volonté. Nous savons que ce sera difficile. Le sacrifice de la vie de nos soldats, à qui je rends ici hommage, aux premières heures de l'intervention, vient nous le rappeler cruellement.

Nous faisons face à des troupes aguerries, fortement armées, extrêmement mobiles, bien entraînées et fanatisées, qui se diluent dans le désert, et qui savent mener des combats structurés dans une région hostile qui leur est familière, au cœur d'un immense désert au relief accidenté. Nous connaissons la difficulté et les pièges de la guerre « asymétrique ». J'ai confiance dans le professionnalisme, la qualité et la compétence de nos forces armées, qui ont su montrer, sur d'autres théâtres non moins exigeants, leur valeur. Je leur redis aujourd'hui avec force ma confiance, mon respect, mon estime, notre confiance, notre respect, notre estime.

Devons-nous rester seuls ? Naturellement pas ! Nous agissons dans le cadre strict de la légalité internationale, conformément à la Charte des Nations unies et à la résolution 2085. Cette intervention est tout sauf une « aventure » française ! Nous avons reçu le soutien, politique et pratique, de nombreux partenaires, du Conseil de sécurité, de l'Union européenne, de l'Union africaine, de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, la CEDEAO.

Oui, l'Algérie, pays ami, pays central, a un rôle clé dans la résolution de cette crise. Son soutien actif nous est indispensable. Oui, les capacités de renseignement, de communication, de ravitaillement en vol ou de transport de troupes de nos partenaires nous seront très utiles. Oui, la France n'a pas vocation à agir seule, car elle n'agit pas pour son propre compte.

La force africaine, la MISMA, est en cours de constitution. Vous venez de nous le rappeler, monsieur le ministre des affaires étrangères. Après l'urgence de l'intervention, la priorité doit être de l'amener à son niveau opérationnel le plus rapidement possible. L'Union européenne doit jouer un rôle central pour la mission de formation de l'armée malienne, qui devrait aussi être accélérée. Monsieur le ministre, peut-être nous donnerez-vous des éléments de calendrier ?

La sécurité de l'Afrique doit être, bien sûr, assurée par les Africains. Je me félicite donc de l'action de l'Union africaine et de la CEDEAO. Nous touchons du doigt l'importance de notre coopération de défense structurelle avec les pays africains, de nos écoles de maintien de la paix et de notre formation des cadres militaires africains, actions qui disposent pourtant dans notre budget de crédits dérisoires, très insuffisants ! (Mme Nathalie Goulet s'exclame.) Nous le disons depuis longtemps, mais, aujourd'hui, cela résonne de façon particulière…

Certains nous disent : il aurait fallu négocier ! Bien sûr ! Mais négocier avec qui ? S'il s'agit de forces politiques qui veulent prendre leur part dans la construction d'un avenir démocratique au Mali, oui ! Mais négocier avec des groupes terroristes, il ne peut pas en être question. L'offensive terroriste au Sud a fait tomber les masques : nous avions hélas raison sur Ansar Eddine, qui n'a cessé de souffler le chaud et le froid, pour finalement révéler son vrai visage, terroristes odieux prônant l'application de la Charia sur tout le territoire malien et asservissant les populations.

Le Mouvement national pour la libération de l'Azawad, le MNLA, dont nous avons reçu les représentants il y a un mois et demi au Sénat, est évidemment un acteur incontournable pour la résolution dans le long terme de la « question du Nord », maltraitée depuis des décennies. Mais il est aujourd'hui fragilisé. Bien sûr, nous appelons à la reprise du processus démocratique, à une solution négociée, à une résolution institutionnelle de la question du Nord Mali, mais quand « la maison brûle », pardonnez-moi de le dire de cette façon, il faut d'abord éteindre l'incendie.

Au-delà de l'urgence sécuritaire, le processus politique de normalisation à Bamako mais aussi le processus de réconciliation inter-malienne doivent reprendre. Il reste plus que jamais essentiel que les Maliens adoptent le plus rapidement possible une feuille de route et créent une structure de négociation avec les groupes armés qui se dissocient du terrorisme. Et cela commence ! Nous ne pourrons pas rebâtir la démocratie malienne à la place des Maliens ! Le Président Hollande l'a dit hier, Laurent Fabius l'a répété tout à l'heure : la France n'a pas vocation à rester !

Est-ce qu'il nous fallait privilégier le développement sur la guerre ? Oui, certainement ! Seule une solution globale, où le développement du Nord, trop longtemps négligé en dépit des promesses et des accords passés, permettra la paix à long terme. Mais nous savons aussi que le développement est impossible sans sécurité et sans démocratie. Notre action militaire ne nous dispensera pas de repenser notre politique de développement pour tout le Sahel. La France et l'Europe s'y emploient avec la « stratégie de l'Union européenne pour la sécurité et le développement au Sahel ». La première urgence sera de dominer la crise alimentaire. La seconde urgence concernera les personnes déplacées : des centaines de milliers dans toute la sous-région. Notre responsabilité est d'agir sur les deux fronts à la fois : éradiquer la menace et trouver les moyens d'une solution de long terme.

Je voudrais, pour conclure, vous livrer deux réflexions.

La première concerne les conséquences de cette intervention – pardon d'y faire référence, mais c'est tellement d'actualité ! – sur le format et les équipements de notre armée (M. Alain Gournac acquiesce).

À l'heure où la commission du Livre blanc tient ses dernières réunions, fait ses derniers arbitrages, à l'heure où l'avenir de notre défense va se jouer dans la prochaine loi de programmation militaire, la crise malienne fait la démonstration de la nécessité de disposer de moyens capables de faire face à la diversité des situations et des menaces : un éventail capacitaire large, des forces bien préparées, bien équipées et capables de durer. Ces qualités sont encore celles de notre armée. Elles permettent à la France de concrétiser sa volonté. Cependant, chers collègues, ne baissons pas la garde ! Notre commission l'a affirmé à maintes reprises : le format de nos armées est à un niveau, pardon de le dire ainsi, « juste insuffisant ». En deçà, nous encourrions le risque d'un déclassement.

Nous avons aujourd'hui la démonstration que la défense ne doit pas servir de variable d'ajustement budgétaire ! (M. Robert del Picchia applaudit.) Le Président de la République l'a récemment affirmé, je le rappelle, avec beaucoup de force.

Diminuer nos moyens militaires, ce serait diminuer notre place dans le monde, ce serait perdre en crédibilité internationale. Les dépenses de défense ne sont pas des dépenses publiques comme les autres ! Elles sont les garantes de la sécurité de nos concitoyens, et la condition du développement de notre pays. Ne l'oublions pas ! Ce sont aussi elles qui, à l'heure du redressement du pays, portent les ruptures technologiques et l'innovation qui se diffusent ensuite dans tout le tissu économique déterminant. Je ne doute pas que cette intervention militaire ne nous fasse mieux prendre conscience, collectivement, de ces enjeux majeurs.

Ma dernière réflexion porte sur l'impact de cette intervention sur l'Europe de la défense.

Notre commission sénatoriale travaille avec ses homologues du « triangle de Weimar plus » sur la préparation du Conseil européen de décembre prochain, qui sera déterminant pour l'Europe de la défense.

Notre action au Mali, et les suites qui lui seront données, mesdames et messieurs les ministres, sont une occasion de construire et de relancer l'Europe de la défense par des réalisations concrètes et par l'affirmation de notre communauté d'intérêt et donc de notre solidarité.

À cet égard, c'est ensemble que les Vingt-Sept ont décidé, fin décembre, d'assurer la formation de l'armée malienne. Dès le lendemain du lancement de l'intervention militaire, Laurent Fabius le rappelait, c'est ensemble que les vingt-six autres États membres de l'Union européenne nous ont apporté un soutien sans réserve. La France a reçu un appui technique de plusieurs pays, notamment du Royaume-Uni. L'Allemagne, qui enverra à Bamako un contingent de formateurs, apporte un soutien logistique. Et, monsieur le ministre des affaires étrangères, je crois avoir compris que demain se tiendrait un conseil des ministres des affaires étrangères européen. Je pense que ce sujet sera à l'ordre du jour.

Il nous faut poursuivre dans cette voie de manière pragmatique, en accentuant nos efforts de partage et de mutualisation des équipements et des capacités. Ces enjeux sont ceux de l'Europe concrète, mes chers collègues, ceux de l'Europe qui avance, au quotidien. C'est la méthode qui a été utilisée, et pour moi, c'est la bonne ! Nous la soutenons.

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