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Déclaration du gouvernement sur la Libye

© PascalSubtil

Thématique : Affaires étrangères/défense

Date : 22 mars 2011

Type de contenu : Actualités

Suite à la déclaration du gouvernement, voir les interventions en séance des sénateurs socialistes et rattachés  Jean-Louis Carrère et Dominique Voynet.

 

 

Jean-Louis Carrère  

 

 

 
Débat sur la situation en Libye : intervention... par Senateurs_socialistes

 

Monsieur le président, je tiens tout d'abord à excuser l'absence de Jean-Pierre Bel, président du groupe socialiste, qui a subi un gros coup de fatigue, mais qui est maintenant convalescent. Lui qui avait demandé la convocation du Parlement la semaine dernière aurait évidemment grandement apprécié d'être aujourd'hui devant vous, monsieur le Premier ministre, monsieur le ministre d'État, messieurs les ministres, mes chers collègues, pour participer à ce débat marquant un moment de particulière gravité.
Gravité, parce que ce qui est en jeu, c'est la guerre et la paix.

Gravité, parce que nos soldats sont engagés dans des opérations périlleuses, au service du peuple libyen, mais aussi d'une certaine idée de la communauté, de la légalité et de la morale internationales.Nos pensées vont aujourd'hui vers nos soldats qui assument cette mission et portent ce message, vers leurs familles et leurs proches, qui attendent leur retour une fois leur mission accomplie.
Gravité, enfin, parce que la situation en Libye nous rappelle, si besoin en était, que nous vivons dans un monde dangereux.

 Nous sommes à l'heure de la mondialisation, où toutes les menaces sont liées et où, dans le même temps, les peuples se réveillent pour prendre en main leur destin.
C'est bien dans ce contexte qu'il nous faut apprécier aujourd'hui l'action de la diplomatie française au sein de la communauté internationale, comme l'engagement de nos forces armées sur le terrain.
Monsieur le Premier ministre, je tiens à le dire sans équivoque : le groupe socialiste du Sénat, au nom duquel j'ai l'honneur de m'exprimer aujourd'hui, soutient la philosophie générale qui a conduit, la semaine dernière, à l'adoption de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Nous soutenons la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne dans le ciel libyen, ainsi que l'adoption des mesures répressives, sous chapitre VII de la Charte des Nations unies, autorisant le recours à la force.
Sans oublier que la résolution 1973 résulte d'une initiative conjointe de la France et du Royaume-Uni, nous nous félicitons du rôle joué par la diplomatie française tout au long du processus de négociation à New York.
Nous nous en félicitons d'autant plus que nous avions demandé, dès le déclenchement de la crise libyenne, une action ferme et résolue.
Or, malgré ce que je viens de dire, force est de constater que la réponse de la communauté internationale a tardé.
Pendant de longs jours, puis des semaines, nous avons regardé les événements se dérouler. Nous n'avons pas réagi. Nous avons assisté, impuissants, aux massacres déclenchés par le colonel Kadhafi contre ses opposants, contre la population civile, contre son propre peuple. Cette attitude avait au moins un mérite : celui d'une terrible cohérence avec les choix malheureux imposés à la diplomatie française depuis 2007, des choix qui ont vu la patrie des droits de l'homme recevoir en grande pompe l'un des pires tyrans de la planète, au motif officiel qu'il avait fini par libérer des infirmières injustement retenues !
Et puis, au-delà de ces choix lourds de conséquences pour le prestige de notre pays dans le monde, il y a eu les atermoiements, les hésitations et même les profondes erreurs d'analyse qui ont fait que la France est passée totalement à côté des printemps arabes. Viciée dans son diagnostic, notre approche fut tout aussi erronée dans les réactions face au formidable mouvement de libération qui a gagné la Tunisie, puis l'Égypte.
Ces flottements nous ont coûté cher, et ils ont failli se reproduire dans notre appréhension du dossier libyen, où l'inaction face à la folie meurtrière de Kadhafi nous aurait rendus complices de non-assistance à peuple en danger.
Monsieur le Premier ministre, vous le savez, le débat devant la Haute Assemblée, tout comme nos travaux en commission des affaires étrangères, ont un but, et un seul : permettre le contrôle démocratique, par le Parlement, des choix fondamentaux que le Gouvernement est amené à faire, et qui engagent notre pays tout entier.
C'est dans cet état d'esprit que je souhaite à présent vous demander des précisions sur différents points ou faits, ainsi que des éclaircissements sur notre stratégie et nos objectifs. Car, force est de le constater, bien des choses restent floues en l'état actuel des informations dont nous disposons et nombre de points méritent d'être précisés pour éclairer nos débats et guider notre action.
Qu'en est-il, d'abord, du positionnement exact de la Ligue arabe ?

C'est une question essentielle si nous voulons éviter que les opérations militaires en cours ne soient interprétées comme un affrontement entre les peuples occidentaux et les peuples arabes, entre l'Occident et l'Orient, en un mot, comme un choc des civilisations. Non, non, non, mes chers collègues, nous ne sommes pas à l'initiative d'une nouvelle croisade !  À cet égard, il faut d'ailleurs souligner l'importance de la réunion à Paris, samedi dernier, sous la présidence conjointe de la France et du secrétaire général des Nations unies, des dirigeants de la Ligue des États arabes et de l'Union européenne et des représentants des États-Unis et du Canada.

Nous le savons, et la résolution 1973 le rappelle expressément, la Ligue arabe a elle-même demandé, le 12 mars dernier, l'imposition d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Mais quelle est aujourd'hui la stratégie de la Ligue arabe ?
Sa participation militaire aux opérations en cours est pour le moins modeste, mais comment pourrait-il en être autrement de la part de certains États qui peuvent, eux-mêmes, craindre d'être placés, demain, dans des situations similaires ? Le malaise n'est-il pas plus grand dès lors que seuls le Qatar et les Émirats arabes unis semblent réellement disposés à fournir une contribution militaire ?
Toujours sur le plan politique, comment interpréter, en outre, le relatif flottement dans les déclarations d'Amr Moussa de ces derniers jours ?
Je formule de telles interrogations car je suis convaincu que la pleine implication de la Ligue arabe dans les opérations en cours et dans les décisions à venir conditionne en partie la réussite des processus.

Deuxième question, dans le même ordre d'idées : comment évaluer l'attitude de l'Union africaine ?
Là aussi, rien n'est simple, rien n'est évident. En effet, le comité de l'Union africaine sur la Libye a certes réclamé, le dimanche 20 mars, lors de sa réunion à Nouakchott, « la cessation immédiate de toutes les hostilités ». Mais, dans le même temps, il a aussi appelé la communauté internationale « à la retenue » pour éviter « de graves conséquences humanitaires ». Si nous ne pouvons que partager ce souci légitime, devons-nous y voir plus que de simples précautions, une prudence excessive de l'Union africaine à l'égard des opérations en cours ?
Que pouvez-vous nous dire, monsieur le Premier ministre, au sujet des efforts diplomatiques destinés à consolider l'implication de la Ligue arabe et de l'Union africaine, acteurs régionaux majeurs sans lesquels il n'y aura pas de solution durable et viable aux défis que nous rencontrons ? Monsieur le Premier ministre, monsieur le ministre d'État, messieurs les ministres, il est déterminant d'y parvenir !
La France est dans son rôle en choisissant le camp du droit international et en voulant venir en aide à un peuple en danger ! Toutefois, n'oublions pas que, au même moment, et dans un silence international assourdissant, y compris dans le monde arabe, la répression s'abat au Yémen et à Bahreïn. Le Conseil de sécurité de l'ONU doit également réussir à traiter cette situation

J'en viens à la question du positionnement de nos partenaires européens et américains.
Une nouvelle fois, monsieur le Premier ministre, l'Union européenne se montre divisée sur un sujet fondamental. Cet état de fait est apparu dès le vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité, au cours duquel nos amis allemands se sont abstenus, rejoignant le Brésil, la Chine, la Fédération de Russie et l'Inde.
Plus profondément, comment ne pas déplorer la manière dont l'Union européenne s'est comportée dans cette affaire ? Absence d'authentiques débats politiques, inadaptation des cadres de planification et d'intervention, inexistence de fait de l'Europe diplomatique et de l'Europe de la défense avec, au final, une gestion franco-britannique se substituant à une approche européenne intégrée : tel est, à ce jour, le bilan européen sur la question libyenne ! Tel est le bilan d'une Europe qui n'a pas su comprendre la profondeur, l'importance, la signification des printemps arabes, et qui n'a pas saisi ces événements historiques pour tendre la main et élaborer une nouvelle approche politique globale à l'égard de l'autre rive de la Méditerranée !
J'ajoute que les États membres de l'Union européenne n'ont pas su élaborer une approche commune sur le rôle et l'implication de l'OTAN dans les opérations libyennes. Le Luxembourg et l'Italie notamment sont allés très loin, en indiquant que l'OTAN était, pour eux, le seul cadre d'action approprié. C'est pourquoi la question de la structure de commandement reste posée.
Monsieur le Premier ministre, que pouvez-vous nous dire sur cette structure de commandement ? Comment s'articulent les prises de décision entre des opérations qui, à ce stade, sont nationales ? Quelle est la part de la France au sein de cette prise de décision qui est coordonnée, d'après ce que nous comprenons, par les quartiers généraux américains de Ramstein et de Naples ?

Enfin, et surtout, pouvez-vous nous garantir de manière certaine que ni la France ni nos forces armées ne courent le risque d'être impliquées involontairement par des décisions qui auraient été prises sans notre accord plein et entier ?
En outre, se pose, mes chers collègues, la question des objectifs stratégiques que nous poursuivons. À cet égard, le Parlement doit être informé, monsieur le Premier ministre !
En engageant nos forces armées, poursuivons-nous pour seul objectif la pleine et entière mise en oeuvre de la résolution 1973 ? Certes, ce serait déjà bien, mais que ferons-nous une fois les stipulations de cette résolution pleinement effectives ? La France et la coalition ont-elles d'autres buts, au-delà de l'obtention d'un cessez-le-feu protégeant les populations civiles et ouvrant la voie à de possibles négociations ?
En particulier, est-il envisagé de mobiliser la communauté internationale contre Kadhafi et son régime, avec, pour objectif ultime, la chute et le changement de ce régime ? Voulons-nous renverser Kadhafi pour installer à sa place un gouvernement issu du Conseil national de transition de Benghazi ? J'ai bien entendu l'intervention de M. le Premier ministre déclarant que ce ne serait l'apanage que du peuple libyen lui-même. Mais où allons-nous, en droit ou en fait ?
Allons-nous vers une sorte de mise sous tutelle internationale de la Libye ? Au-delà, monsieur le Premier ministre, ne prenons-nous pas le risque de sa partition ? Enfin, sur qui nous appuyons-nous localement ? Quelles sont les forces locales potentiellement en mesure de contribuer à la réussite des opérations militaires ? Ces forces sont-elles en état d'assurer la continuité de l'État libyen et de garantir une transition démocratique ?
Je veux le dire avec gravité : nous devons connaître le mandat que la France et la communauté internationale souhaitent fixer aux forces engagées. Car de là découle une autre question fondamentale, celle de savoir si nous serons ou non en guerre en Libye !
Si tel était le cas, nos objectifs devraient être clairs, affichés et partagés. Il faudrait d'ailleurs que cette déclaration de guerre soit autorisée par le Parlement, conformément aux dispositions de l'article 35 de notre Constitution. Et ce, même si vous avez aujourd'hui fait le choix, monsieur le Premier ministre, de nous convoquer sur le fondement de l'alinéa 2 de cet article, nous interdisant par là même de voter et, ainsi, de démontrer notre détermination et notre soutien à l'action entreprise dans le cadre de l'Organisation des Nations unies

Pourquoi ce débat sans vote ? Pourquoi vous en privez-vous et pourquoi nous en privez-vous ?
Poser la question de la guerre et de nos objectifs, c'est aussi poser la question de la durée de notre engagement. En effet, de nos objectifs stratégiques découleront naturellement des conséquences à cet égard.
Sur ce point, nous sommes dans une situation paradoxale. L'intervention militaire aura été un peu trop tardive pour avoir un effet dissuasif a priori : elle n'aura pas évité des bains de sang tragiques, ni la mort de victimes innocentes. Dans le même temps, malgré le déséquilibre assez flagrant des forces en présence, rien ne garantit la fin des interventions dans un avenir proche, ni le fait que nous saurons éviter le cauchemar d'un enlisement.Non, je vous le dis, monsieur le Premier ministre, gauche et droite ne sont pas confondues ! Elles ne le seront jamais, mais elles peuvent se rejoindre sur certains objectifs.
La position de notre groupe est sans ambiguïté, et j'espère l'avoir exprimée clairement.
Nous soutenons la résolution 1973, dans son inspiration et dans les actions sur lesquelles elle débouche aujourd'hui, tout en restant très attentifs à l'évolution des opérations militaires.
Nous demandons que les objectifs stratégiques poursuivis soient portés à la connaissance du Parlement et que celui-ci soit informé et associé en temps réel à l'ensemble des décisions qui engagent notre pays.
Nous exhortons, à vos côtés, la communauté internationale à tout mettre en oeuvre pour empêcher la mort de victimes innocentes. Il faut interdire aux hommes de main de Kadhafi de poursuivre leurs agissements. Et, sans, naturellement, tout placer sur le même plan, tout doit être mis en oeuvre pour éviter des opérations mal calibrées qui conduiraient à ce qu'il est désormais convenu d'appeler, selon une expression atroce, des « dommages collatéraux ».
Aujourd'hui, nous devons avoir le souci d'éviter des massacres monstrueux, déclenchés par un dictateur pouvant, à juste titre, estimer qu'il n'a plus grand-chose à perdre. Nous devons porter assistance au peuple libyen menacé des pires représailles. En somme, nous devons créer les conditions permettant aux Libyens de voir le succès de leur résistance, et, demain, de prendre leur destin en main en s'engageant eux-mêmes sur les « chemins de la liberté ».

 

 

 

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Mme Dominique Voynet

 

 


Débat sur la situation en Libye : intervention... par Senateurs_socialistes

 

 

Monsieur le président, monsieur le ministre d'État, messieurs les ministres, mes chers collègues, la représentation nationale est aujourd'hui invitée à débattre de l'opportunité, des conditions et des objectifs de l'engagement de la France dans les opérations de la coalition internationale qui intervient militairement, en ce moment même, en Libye, sous mandat de l'ONU.
C'est la première fois que nous débattons, dans cette enceinte, de la politique de notre pays dans cette partie du monde depuis que les peuples de Tunisie et d'Égypte ont remis en cause le pouvoir sans partage de ceux qui les écrasaient avec la complicité, tacite ou explicite, de notre pays.

En fait, depuis des mois, notre dialogue a été réduit à sa plus simple expression, limité, du côté de l'opposition, à des demandes d'explications, du côté du Gouvernement, à justifier le comportement de ministres vacanciers, son incompréhensible aveuglement face aux révolutions arabes en Tunisie et en Égypte et le retard avec lequel la France leur a confirmé notre soutien, suscitant ainsi la colère et l'irritation tant des milieux intellectuels que de la rue dans ces pays. Vous me permettrez de le dire, mais l'ardeur manifestée, la précipitation avec laquelle fut improvisée la reconnaissance du Conseil national de transition libyen, suscite, d'une certaine façon, le même malaise, les mêmes questionnements que les retards, tergiversations et ambiguïtés de la période récente. La diplomatie ne s'accommode pas d'impulsions et de coups ; elle suppose de la constance, de la ténacité, de la visibilité à moyen terme, elle suppose du professionnalisme.
Aussi, monsieur le ministre d'État, vous comprendrez que nous soyons plutôt rassurés par votre arrivée à la tête de ce ministère, même si nous ne partageons pas forcément toutes les options du Gouvernement en matière de politique étrangère.
Alors que la révolte populaire dure depuis plusieurs semaines en Libye, alors qu'il était évident, dès le départ, que le régime du tyran se lancerait, à un moment ou à un autre, dans une contre-offensive folle visant à terroriser la population et à semer la mort parmi des opposants insuffisamment armés, il est regrettable qu'il ait fallu si longtemps pour que le Parlement soit sollicité sur la politique du Gouvernement de façon plus large. Il est regrettable que, une fois encore, il soit consulté après l'engagement et non avant.
En réalité, je ne doute pas du vote du Sénat, parce que personne ici ne saurait vous reprocher ce retard. L'essentiel est qu'on ait pu enfin agir. Cela dit, il faudra, dans le calme, revenir sur les raisons qui ont conduit à ce que nous n'ayons aucune discussion de fond depuis l'autocongratulation à laquelle nous avons assisté, médusés, à l'occasion de la farce de la conférence sur l'Union pour la Méditerranée.
Quand même, convenons que nos choix d'hier devront être revisités !
Nos avions bombardent aujourd'hui les bases militaires d'un État que les fabricants français ont largement fourni en armements et pour le principal dirigeant duquel a été déployé, de façon obscène, le tapis rouge lors de sa venue dans notre capitale.
D'ailleurs, il y a quelque chose de profondément étrange dans le fait d'entendre certains, ici, cracher son patronyme en y ajoutant « et sa clique », cependant que, voilà quelques mois encore, on parlait avec dévotion et respect du « président Kadhafi » ou du « colonel Kadhafi ».
En fait, il s'agit d'un dictateur remis dans le jeu par le gouvernement français, malgré les attentats de Lockerbie ou la bombe placée dans un avion français, malgré les crimes de masse de juin 1996… et tant d'autres, malgré les innombrables entreprises de déstabilisation dont il s'est rendu coupable d'un point à l'autre de l'Afrique et qui ont causé la mort, ici ou là, de dizaines de nos compatriotes civils et militaires. Il s'agit d'un homme redevenu suffisamment fréquentable pour que l'on envisage de faire avec lui du commerce de technologies nucléaires, certes civiles, mais particulièrement sensibles, d'un homme avec lequel on a entretenu des relations intenses, quoique parfois discrètes, dans le but explicite de lui vendre des équipements militaires et des armes, officiellement et moins officiellement.
Je parle avec précaution, monsieur le ministre d'État, pour ne pas subir, dans les jours qui viennent, le sort réservé à Mme Joly.
J'en reviens à la Libye.
Le 17 mars, dans la nuit, le Conseil de sécurité de l'ONU a donc adopté la résolution 1973 qui, exigeant du gouvernement libyen « un cessez-le-feu immédiat », autorise « toutes mesures nécessaires pour protéger les populations et les zones civiles menacées d'attaque eny compris à Benghazi, tout en excluant le déploiement d'une force d'occupation étrangère sous quelque forme que ce soit et sur n'importe quelle partie du territoire libyen ». Elle autorise également sous certaines conditions la création sur la Libye d'une « zone d'exclusion aérienne » en vue de « protéger les populations et les zones civiles menacées d'attaque », ainsi que l'application de l'embargo sur les armes et le gel des avoirs du dictateur.
Cette résolution autorise des frappes ciblées ou des interventions militaires aériennes, pas seulement, donc, sur des objectifs aériens, mais également sur des objectifs terrestres.
C'est ce mandat, rien que ce mandat, que nous devons soutenir. Cette décision est historique : elle permet à la gouvernance mondiale de faire un pas de plus dans sa construction ; elle permet aussi de protéger la révolution sociale et démocratique arabe. Mais si ce mandat était outrepassé, cette résolution se retournerait contre ses auteurs, car la légitimité de l'intervention serait aussitôt contestée, tant par les citoyens français que par les peuples arabes et l'opinion mondiale.
Ceux-là mêmes qui l'ont ardemment espérée, qui se sont désespérés à l'idée qu'elle ne serait pas décidée, seraient les premiers à nous reprocher une intervention mal ciblée, au but ambigu, qui conduirait à un désastre humain plus important que celui que cette résolution prétendait éviter.
À cet instant, nous pouvons dire que l'application de la résolution 1973 a d'ores et déjà permis de sauver la population de Benghazi, menacée ouvertement par le colonel Kadhafi, qui s'apprêtait à envahir la ville après l'avoir frappée à l'arme lourde. Ce premier succès, non négligeable, a été obtenu en dépit de la duplicité de l'annonce, non suivie d'effets, d'un cessez-le-feu de la part du dictateur libyen.
Celui-ci, qui tente désespérément de se maintenir au pouvoir, devra répondre devant la Cour pénale internationale des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité que son armée et ses mercenaires ont commis ou commettraient dans les jours et semaines à venir.
À ce stade, cette intervention est à fondée en droit aussi bien que du point de vue de la morale. Nous n'avons donc aucune raison d'appeler la France à s'en dégager immédiatement. Et même si nous regrettons les tergiversations successives et les divisions de l'Europe, qu'agacent aussi les volte-face et le jeu parfois personnel de Paris, nous considérons comme nécessaire et incontournable de poursuivre cette opération.
Cependant, nous serons extrêmement attentifs à ce que cette intervention, dont vous prétendez assez vaniteusement prendre la tête demeure dans des limites précises. Si ces dernières devaient être élargies de façon très significative, il serait nécessaire que les Nations unies l'aient décidé et que la représentation nationale soit à nouveau saisie de cette question.
Quelles sont donc ces limites ?
Il faut que les frappes militaires soient strictement limitées aux nécessités de la protection des populations ; qu'elles n'aient pas comme résultat, par des blessures et des morts civils tragiquement inutiles, de ressouder les rangs, en Libye comme ailleurs, autour du dictateur ; que priorité absolue soit donnée, en matière militaire, à l'équipement et au déploiement de moyens au profit de la résistance intérieure libyenne elle-même ; que les seules formes d'engagement terrestres, s'il devait y en avoir à la frontière de la résolution de l'ONU, soient limitées au soutien logistique de ceux qui agissent auprès des populations dans un but humanitaire et au soutien des migrants aujourd'hui encore en errance sur le sol libyen.
Le conflit oppose une insurrection armée dirigée par le Conseil national de transition à un gouvernement devenu illégitime. Nous devons appuyer et soutenir le CNT, en lui livrant des moyens, y compris militaires, pour se défendre et contre-attaquer. Ce n'est pas à nous de chasser Kadhafi : cela donnerait du grain à moudre à ceux qui taxent cette intervention sous mandat de l'ONU de nouvelle « croisade ». C'est l'une des raisons les plus sérieuses pour lesquelles il est hors de question que le commandement de l'OTAN dirige les opérations. Évidemment, il ne faut pas négliger le risque de l'enlisement militaire et de la partition de facto du pays. Nous savons quand commence une guerre, nous ne savons jamais comment elle se termine !
La coordination avec la Ligue arabe est indispensable. Si cette dernière sort de la coalition, la question de la légitimité de l'usage de la force devra, bien sûr, être de nouveau posée.
La non-implication des grands pays émergents, des pays africains, de notre partenaire européen le plus solide, c'est-à-dire l'Allemagne, le refus de s'engager des pays de l'ALBA, les prises de position à géométrie variable de la Ligue arabe doivent en effet être pris sérieusement en compte.
Cette intervention ne sera une réussite que si elle respecte scrupuleusement le droit international, y compris celui de la guerre, et les termes de la résolution des Nations unies.
S'il est nécessaire de reconnaître le CNT, il faut aussi admettre que la fiabilité de ses dirigeants peut poser problème. Ce sont le plus souvent d'anciens proches de Kadhafi, tels l'ancien ministre de l'intérieur, compagnon d'arme du colonel depuis quarante-deux ans, ou l'ancien ministre de la justice, ou encore Mahmoud Jibril Ibrahim al-Wourfalli, ancien ministre du plan et proche du fils de Kadhafi, Saïf al-Islam, chargé des relations avec les firmes et les gouvernements occidentaux.
Vous avez eu raison de pointer la difficulté, l'impossibilité pratique à identifier des partenaires qui soient expérimentés tout en n'ayant jamais été en relation avec le dictateur. Il n'empêche qu'il faudra probablement veiller à soutenir au moins autant les efforts d'une société civile libyenne désorganisée que ceux des renards expérimentés qui, ayant senti le vent tourner, se seraient reconstitués en quelques semaines une façade présentable. La France a eu raison de dénoncer la dérive meurtrière du chef de la Jamahiriya – celui-ci, prêt à tout pour se maintenir au pouvoir, a commis des actes absolument horribles contre son peuple –, mais elle l'a longtemps courtisé pour son pétrole.
J'ai évoqué tout à l'heure la question des ventes d'armes. Je n'ai rien dit du pétrole, ni de l'hypocrisie de l'Union européenne et de ses pays membres, notamment l'Italie et la France, qui en sont conjointement responsables et qui ont érigé la Libye du colonel Kadhafi en vigile de la « forteresse Europe ». La rive nord de la Méditerranée n'a pas hésité à lui donner pour mandat de contenir les arrivées de migrants du continent africain qui tentent de rejoindre l'eldorado européen à partir de la Libye.
Voilà encore un sujet qui devra être abordé sans tabou.
Quelles sont donc, je le répète, les limites de cette opération ?
Il faut que le but politique final affiché soit clairement la constitution d'un gouvernement de transition et la tenue d'élections libres, le maintien de l'intégrité territoriale et la réconciliation sans représailles, d'où qu'elles viennent, entre les populations et les différents territoires de la Libye, ainsi que le démantèlement des structures répressives – milices et garde prétorienne – du régime du dictateur.
Enfin, il est nécessaire qu'aucune modification n'intervienne dans ce délai en ce qui concerne le statut de la propriété et de l'extraction du pétrole, dans aucune partie du sol du pays, et que les compagnies anglaises ou françaises se tiennent à distance respectable de ces gisements.

Monsieur le ministre d'État, messieurs les ministres, mes chers collègues, il est probable qu'une majorité de nos concitoyens considèrent aujourd'hui cette intervention comme justifiée.

Toutefois, si nous voulons que cette opération conserve sur la durée le capital de sympathie nécessaire pour que les Libyens eux-mêmes atteignent leurs objectifs, il convient d'en lever les ambiguïtés et de dissiper le halo de suspicion et de défiance né des revirements et volte-face successifs des gouvernements français dans la région.
Monsieur le ministre d'État, messieurs les ministres, mes chers collègues, il n'y a pas de guerre juste, il n'y a pas de guerre propre. Devoir faire la guerre, devoir s'y résoudre relève toujours d'un constat d'échec. Des efforts destinés en amont à désamorcer les crises, à réduire les tensions, n'ont pas été déployés, ou pas à temps : voilà ce qui s'est passé en l'occurrence. Et si nous pouvons convenir avec Rony Brauman que « la guerre n'est pas la solution », aucun de nous – il faut l'admettre – ne pouvait accepter que l'on ne fît rien.
J'apprécie et j'approuve les termes qui ont été employés tout à l'heure par François Fillon, évoquant le drame palestinien et la blessure béante que l'injustice faite aux Palestiniens constitue pour nous tous et pour la paix dans toute la région.
Quand ils commencent, personne ne sait jamais par quelles étapes tortueuses passent les processus révolutionnaires, ni où ils s'achèveront.
Ceux qui sont en cours montrent que les peuples arabes ne sont pas condamnés au choix terrible entre différentes catégories de dictatures. Ils aspirent à la liberté et à la démocratie, que celles-ci s'installent en six mois ou en dix ans.
Notre responsabilité à tous est de sortir de la menace de la guerre des civilisations qui, trop longtemps agitée, nous a réduits à l'impuissance. Après le temps de la guerre viendra celui du dialogue, et je m'en réjouis.

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