Navigation principale

Vous êtes dans : Accueil > Travaux parlementaires > Le groupe socialise regrette le refus de la droite sénatoriale de soutenir la Charte des langues régionales > Langues régionales ou minoritaires : intervention de Christian Manable

Langues régionales ou minoritaires : intervention de Christian Manable

Thématique : Collectivités territoriales
Culture/médias

Date : 27 octobre 2015

Type de contenu : Intervention

M. Christian Manable :

Monsieur le président, madame la garde des sceaux, mes chers collègues, la République est une et indivisible. Et c'est son patrimoine culturel dense et divers, complété au fil du temps, qui fait la France d'aujourd'hui, dans toute sa diversité. Les langues régionales participent à cette richesse de notre pays. Une République forte n'a pas à craindre la diversité linguistique.

Je suis l'un des représentants de la nation, comme vous mes chers collègues. Je suis parlementaire, donc au service de l'intérêt général. Je ne suis pas l'avocat d'un territoire ou le VRP de spécificités locales. Pourtant, je suis un ardent militant des cultures et langues régionales – de toutes les cultures et de toutes les langues régionales !

Nous devons saisir l'occasion de cette ratification, notamment pour soutenir cette richesse culturelle de la France et les diversités locales. C'est un débat important, qui ne doit pas être évacué par je ne sais quelle acrobatie ou pirouette technique.

Durant toute l'après-midi, j'ai entendu parler du basque, de l'alsacien, du breton… Qu'il me soit permis de vous parler du picard !

 Au XIIIe siècle, à une époque où il existait une « nation picarde », la langue picarde était fréquemment utilisée par les universitaires du Moyen âge, à la Sorbonne, à deux pas d'ici.

La langue picarde fait partie intégrante de la richesse culturelle de la France. Le picard est reconnu comme une langue par le ministère de la culture : en 1999, quand la France a signé la Charte européenne des langues régionales, le Premier ministre Lionel Jospin a demandé à Bernard Cerquiglini, linguiste, qui avait été délégué général à la langue française, d'établir la liste des langues de France. Or le picard en fait partie. Il est officiellement reconnu comme étant l'une des soixante-quinze langues de France, qui comprennent aussi les langues d'outre-mer.

 

Cependant, en 2013, dans la perspective de l'éventuelle ratification alors déjà évoquée et de la mise en œuvre des dispositions de la Charte en faveur des langues régionales et minoritaires, Aurélie Filippetti, ministre de la culture avait installé un comité consultatif pour la promotion des langues régionales et de la pluralité linguistique interne avec pour mission « d'éclairer le Gouvernement sur les modalités d'application des trente-neuf engagements pris par la France en signant la Charte européenne, et plus généralement de formuler des recommandations visant à favoriser la pluralité linguistique interne à notre pays ».

Le rapport de ce comité consultatif cite le picard tantôt, correctement, comme une langue – appartenant comme le français au groupe des langues d'oïl –, tantôt en laissant entendre qu'il serait une « variété dialectale du français », niant ainsi le fait que, linguistiquement, historiquement et d'un point de vue littéraire, le picard est une langue proche, mais aussi distincte du français que l'occitan peut l'être du catalan ou le néerlandais de l'allemand. Cette ambiguïté a bien évidemment nourri des inquiétudes chez tous les promoteurs du picard, dont je suis.

Nous avions en effet constaté qu'aucun représentant ni spécialiste de la langue picarde ne figurait parmi les membres de ce comité ou parmi les personnes qualifiées et associations auditionnées par celui-ci.

Enfin, les données mentionnées en annexe du rapport nous semblent inexactes. Le nombre de locuteurs avancé nous apparaît fantaisiste et ne s'appuie sur aucune référence sérieuse. De plus, il globalise l'ensemble des langues dites d'oïl sans distinguer les différences très profondes qui existent entre elles.

Or la réalité du picard recouvre cinq départements – l'Oise, l'Aisne, la Somme, le Pas-de-Calais, le Nord – et même une partie de la Belgique jusqu'à Tournai : le picard se parle entre le nord de Paris et le sud de Bruxelles. On considère que deux millions de personnes sont au moins capables de le comprendre et, je le rappelle, il s'écrit depuis le Moyen Âge.

En effet, la plupart des grands textes du Moyen Âge sont écrits en langue picarde et ce que l'on qualifie d'ancien français est objectivement de l'ancien picard. L'existence d'une littérature originale très importante et millénaire en langue picarde est une réalité, tout comme le fait que le picard dispose d'une orthographe communément acceptée et très largement répandue, ainsi que d'une importante présence en milieu scolaire. Plusieurs méthodes d'enseignement du picard ont déjà été publiées, notamment celle qui a été réalisée par l'Agence pour le picard en 2013.

D'ailleurs, sans faire injure à mes collègues du Nord et du Pas-de-Calais, le ch'ti est du picard, mais du picard qui a réussi, grâce au film ! (Sourires.) Il ne s'agit même pas d'une variante, mais d'une appellation. Le ch'ti n'a pas d'autonomie par rapport au picard, il n'existe que depuis la guerre de 1914-1918, car c'est de l'argot des tranchées. Il s'est formé à partir de sonorités que les soldats entendaient dans la bouche de leurs camarades qui parlaient picard. Comme les soldats du Nord étaient nombreux à parler picard, ils ont été désignés comme étant les Ch'timis.

De nos jours, on publie régulièrement en picard, dans tout le domaine linguistique picard. Astérix en picard, c'est quand même plus de 100 000 exemplaires, beaucoup plus que les traductions dans les autres langues régionales de France !

Le picard est aujourd'hui un élément culturel fort de notre grande région Nord–Pas-de-Calais–Picardie, sauf pour certaines candidates aux élections régionales qui ne connaissent cette grande région qu'au travers des vitres du TGV qui les emmène de Saint-Cloud à Bruxelles.

Dans l'éventualité où la procédure de révision de la Constitution indispensable à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires aboutirait, il est indispensable que la langue picarde soit concernée et entre dans le périmètre de ce processus.

Pour conclure, permettez-moi de citer quelques extraits de la lettre adressée par Marius Touron au ministre, le 16 septembre 1910 : « Mossieu  l'ministre,  cha  s' roit  i  jamoés  vrai,  môssieu l'ministre ? I  péroit   qué  d' vant  qui  fuche  longtemps chés  poysans  comme nous n' éront  plus l'droit d' pérleu   ein  patois. […] Les  viux  mots d'no patois, os  z'avons   chuché   aveuc  l'lait d'no mère, est  einé   deins  no sang, a n'peut mi s' ertireu  comme o.  » Si je traduis, cela signifie : « Monsieur le ministre, cela serait-il vrai ? Il paraîtrait que les gens comme nous qui furent longtemps des paysans n'auraient plus le droit de parler en patois. Les vieux mots de notre patois, avec lesquels nous avons bu le lait de notre mère, sont entrés dans notre sang … cela ne peut disparaître comme ça. » Merci de votre attention et de votre grande patience.

Partager cette page sur

  • Générer en PDF
  • Suggérer
  • Haut de page

Navigation

eZ Publish - © Inovagora