Bellicisme. Tel aura été le mot, ou du moins le sentiment prédominant de ces jours derniers.
Nombre de nos concitoyens, tant français qu’européens, ont conscience d’être désormais spectateurs d’une rupture drastique au sein des équilibres et jeux de pouvoir géopolitiques internationaux.
La cause, ou plutôt l’accélérateur, du schisme qui s’opère est sans aucun doute le retour au pouvoir de l’imprévisible Donald Trump. Nous avons tous en tête l’affrontement verbal inédit entre le président des États-Unis d’Amérique et Volodymyr Zelensky lors de la visite de ce dernier à Washington, ressenti par beaucoup comme la démonstration d’une volonté d’humiliation orchestrée, préparée, par la Maison Blanche à l’encontre d’un homme, Zelensky, d’un pays, l’Ukraine, et par corrélation d’un continent, l’Europe.
Force est de constater que ces dérives, ce changement de cap opéré au sein de la politique étrangère américaine était prévisible, si ce n’est annoncé. Sur ce dossier au moins, Emmanuel Macron s’était montré réaliste en appelant depuis plusieurs années à la constitution d’une Europe de la Défense, idée ancienne mais restée à l’état de projet, ou a minima à une plus grande coordination dans l’alignement des stratégies nationales.
Que ce soit sur le plan économique, commercial ou militaire, les manœuvres et l’hubris sciemment affichés par Trump ont un dessein clair : nous acculer et réduire ainsi à néant nos potentielles velléités de puissance. La riposte européenne et française de ces derniers jours témoigne de son efficience mais ce sursaut politique suffira-t-il ? Cela ne se fera-t-il pas dans la précipitation voire au détriment d’autres enjeux, défis et questions sociétales qui ne peuvent être reléguée au second plan ?
L’annonce du plan Réarmer l’Europe par Ursula von der Leyen, doté de 800 milliards d’euros d’investissement et les diverses sorties du président français ponctuant sa joute interposée avec Vladimir Poutine ont sclérosé la société française, en témoigne la fracturation de l’appareil politique national sur les scènes médiatiques en ce début de semaine.
Les enjeux intrinsèques à la question d’une défense française et européenne et, par conséquent, de l’instauration logique et inévitable d’une économie de guerre, à des niveaux bien entendus variables, soulèvent nombre de questionnements nouveaux ou jusque-là tacites qui interrogent la vision même souhaitée pour l’avenir de notre organisation sociétale.
Le budget du secteur de la Défense de la France pour l’année 2025 s’élève à 50 milliards d’euros et se positionne ainsi comme le second en termes de crédits alloués après celui de l’Éduction nationale. Celui-ci pourrait atteindre 90 milliards d’euros en 2030 selon les dernières déclarations faites par le ministre Lecornu dans la presse nationale. Un quasi-doublement justifié par le Gouvernement dans le but non pas de réaliser des « efforts de guerre » mais de « défense et de dissuasion ». La nuance semble difficilement cernable dans ce qui s’apparente à une forme d’escalade économico-militaire, certes nécessaire ou justifiable, mais du moins précipitée dans un contexte aux menaces protéiformes et floues où l’atteinte d’une réelle autonomie stratégique et pérenne sera longue.
Car si la loi de programmation pluriannuelle prévoit déjà de porter le budget de la Défense à 70 milliards d’euros d’ici 2030, cette volonté politique d’accélération budgétaire sectorielle ne pourra se faire sans conséquences notables sur la répartition et la nature même de nos finances publiques. Plusieurs pistes ont ainsi été évoquées : la mise à contribution de l’épargne citoyenne française voir européenne, sur le modèle des grands appels à contribution des précédents conflits du 20e siècle ; le recours à des prêts réalisés par les États européens ; l’abandon des objectifs de réduction du déficit public et de contrition de nos finances publiques.
Le bien-fondé de ces dernières est soumis à caution. D’autant plus que le parti présidentiel a assuré lors de ses prises de parole ne pas envisager une hausse des mécanismes d’imposition, et dès lors l’absence d’instauration d’une contribution progressive et juste fiscalement de cet effort qui sera pourtant assurément commun.
Si la situation géopolitique internationale nous contraint à une mobilisation forte et à assurer à notre modèle, tant institutionnel que sociétal, une protection à la hauteur des enjeux et risques de notre temps, celle-ci ne peut pas et ne doit pas être construite sur la remise en cause de ce qui fait l’essence même de ce que nous voulons ainsi protéger.